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Yéo Martial, ex-sélectionneur des Éléphants : «Tant que Faé aura de bons adjoints, il continuera de performer»

32 ans après avoir donné à la Côte d’Ivoire, sa première CAN en 1992, Yéo Martial a été rejoint dans le cercle très fermé des ivoiriens vainqueurs de CAN par Faé Emerse. Le parcours des Éléphants à CAN 2023, ses souvenirs en tant que sélectionneur, ses joies, ses regrets, ses ambitions, ses frustrations… Yéo Martial s’ouvre, dans une interview à Lequipetype.com.

Que retenez-vous du parcours des Éléphants lors de la CAN 2023 ?

J’ai vécu avec beaucoup d’émotions cette CAN en Côte d’Ivoire. C’était des moments exceptionnels avec beaucoup de rebondissements et d’incertitudes. S’agissant de l’équipe, j’avoue que je n’ai jamais compris pourquoi un garçon comme Seri Jean-Mickaël avait été mis à l’écart.

Etaient-ce des problèmes de personnes ? Mais avec le rendement qui a été le sien et l’impact sur le jeu de l’équipe, cela prouve qu’on a eu tort de vouloir le laisser sur le banc. Faé est arrivé, tous les joueurs se sont sublimés, Dieu merci nous avons gagné la CAN, et de quelle manière. C’est une compétition qui restera à jamais dans les mémoires.

Qu’est-ce qui a été l’élément déclencheur de ce parcours exceptionnel selon l’œil du spécialiste que vous êtes ?

Tout commence après la défaite 4-0 contre la Guinée-Equatoriale. Cette défaite fait très mal, mais la clé, c’est que les joueurs se remettent en ordre de bataille pour avoir un parcours exceptionnel. Je pense que tout s’est joué au mental.

Vous n’êtes plus seul Ivoirien, vainqueur de CAN. Avez-vous parlé à Faé après son sacre ?

Je reste le premier vainqueur de la CAN, mais ça me fait un grand plaisir pour Faé. C’est ce que je voulais pour Zahui à la CAN 2012, mais il a décidé que le jour de la finale, je ne sois pas avec lui dans le groupe. Je ne sais pas ce qui lui a pris. Mais la défaite contre la Zambie me reste encore au travers de la gorge, ça me fait toujours très mal.

La Côte d’Ivoire affronte dans le cadre de la 3e et 4e journée des éliminatoires de la Coupe du monde 2026, le Gabon. Quelle analyse portez-vous sur le groupe des Éléphants ?

C’est un très bon groupe qui a été constitué. On sent que Faé connaît ses éléments et qu’il est en phase avec chacun d’eux. Vous remarquerez que c’est le même noyau de la CAN 2023, avec quelques nouveaux visages. C’est un groupe homogène, qui, pour moi, peut faire de bons résultats.

De nouveaux arrivent, des cadres ont été mis à l’écart. Que pensez-vous de cette décision ?

Comme je l’ai dit, le groupe est homogène à tous les niveaux. Ça ne va pas créer de frustration, je pense. Faé est à la fois psychologue et très observateur des performances de ses joueurs.

Quelles sont les chances des Éléphants pour se qualifier pour le Mondial après 2 absences successives ?

Nous avons toutes nos chances de nous qualifier pour ce Mondial. Il revient à nos joueurs de savoir bien gérer, de savoir saisir leurs chances. Tant que Faé aura à ses côtés des adjoints qui ont une très bonne connaissance du football, je pense qu’il continuera de performer.

Quels sont les souvenirs de l’épopée 1992 que vous gardez encore fraîchement ?

Tout est encore frais dans ma tête, je ne vais rien oublier. Ce sont des souvenirs inoubliables pour moi. Je n’ai pas de problème de mémoire par rapport à ça. Ce fut un évènement exceptionnel et primordial dans ma carrière d’entraîneur. C’est comme le souvenir de ma date de naissance. A un moment donné, que ce soit avec l’équipe nationale ou des clubs locaux, je n’ai jamais compris pourquoi les gens me persécutaient tant. Mais c’est dans la persécution que je réussissais à tirer mon épingle du jeu. Mais tout ce que Dieu fait est bon. Dernièrement je me posais encore la question et j’ai fini par comprendre en lisant un verset de Marc 10-28 dans la Bible.

Quelles sont les persécutions dont vous avez fait l’objet durant ces périodes-là ?

Que ce soit Maroc 1988 ou Sénégal 1992, j’ai beaucoup été persécuté. En 1988, je ne le sentais pas trop, mais en 1992, c’était encore plus grave. Déjà même pour faire ma sélection, je n’ai même pas eu le temps. Ça été fait tellement rapidement.

Dites-nous ce qui s’est passé ?

J’étais allé accompagner Kaé Oulaï à San Pedro avec le Stella Club d’Adjamé. Tihoulou qui était le commissaire de ce match, m’a dit : «Ecoute Dieng a été élu cette semaine à la FIF, on a voté et c’est toi qui a été choisi comme sélectionneur des Éléphants». Il me dit dans le même temps que je dois composer une équipe rapidement pour aller à Dakar le lendemain pour le tournoi Afrique-Football que Zinsou organisait là-bas.

Dans le car au retour avec Kaé, j’ai composé une équipe comme ça, les Gadji Celi et autres. Le lendemain, j’étais dans le bureau d’Aphing Jeannot à la fédération et le vice-président chargé de la sélection nationale a dit : «le président Dieng m’a demandé après le match au Sénégal d’aller chercher un entraîneur soit en France ou en Belgique». Il avait oublié que j’étais présent. Quand Aphing Jeannot m’a regardé, il s’est rendu compte de ce qu’il venait de faire et il m’a dit : «Oh la, on dirait que je viens de faire une grosse gaffe».

Et je lui ai répondu que ce n’était pas grave, si on perd tu continues ton voyage. Nous sommes allés à Dakar, je bats le Sénégal et le Cameroun et je prends la coupe. On était obligés de me garder malgré tout. Je qualifie ensuite l’équipe pour la CAN 1992. A 2 semaines du début de la compétition, j’apprends que le ministre des Sports d’alors et le président de la Fédération ont décidé de mettre Philippe Troussier à ma place. Ce sont les joueurs qui ont pesté en insistant sur le fait que c’est avec moi qu’ils voulaient continuer l’aventure. Vous vous imaginez, tu es coach, le ministre des Sports te rejette, le président de la fédération te rejette, et tu pars pour le Sénégal.

C’était une pression terrible. Dieu merci pour moi, on gagne la coupe et on rentre à Abidjan. Le plus grave même, lorsque nous sommes rentrés et qu’il était question de récompenser les gens. On a dit au président Houphouët que j’avais déjà une maison et que ce n’était pas la peine. Ce sont encore les joueurs qui étaient aux côtés du président qui ont dit que je n’avais pas de maison et que je vivais dans une maison de fonction.

C’est comme ça le président a appelé le directeur de la Sicogi pour qu’on me trouve une maison plus grande que celle des joueurs. Vous comprenez donc quand je parle de persécution. Ensuite, 2 ans après, pour la CAN1994 à Tunis, on me remplace par Henri Kasperczak. Le résultat on le connaît.

Au-delà de tous les autres trophées prestigieux que vous avez remportés, que représente celui de la CAN1992 ?

Il a complètement changé ma vie. On ne pourra jamais m’enlever ce que j’ai eu. Cette coupe laisse une trace indélébile dans l’histoire de la Côte d’Ivoire, dans la mesure où je resterais toujours le premier à avoir remporté ce trophée. Je l’ai pris sans encaisser de but, c’est un record. Tout ça c’est l’œuvre de Dieu, malgré les persécutions. C’est une victoire éternelle, parce que personne ne sera jamais le premier entraîneur et premier ivoirien à remporter la CAN. La dernière fois je suivais une émission et j’ai vu dans le classement des entraîneurs ivoirien, Yéo Martial était toujours le premier.

Pensez-vous avoir bénéficié de toute la reconnaissance de la nation ?

J’ai bénéficié de la reconnaissance du chef de l’Etat Houphouët-Boigny. En 1992, j’ai été le seul à avoir été élevé au grade de Commandeur dans l’ordre national. Sidy Diallo, paix à son âme, après avoir reçu la médaille de Commandeur dans l’ordre national pour la CAN2015, en me chahutant, me disait :

«j’ai ma médaille de Commandeur aussi» et je suis répondais que j’ai reçu la mienne du président Houphouët. Ce n’est pas la même chose et c’est aussi ma fierté. De toute ma carrière, je n’ai jamais été payé comme sélectionneur. Je n’avais que mon salaire de fonctionnaire. J’avais les mêmes primes que les joueurs pourtant dans les textes, ce n’est pas normal. J’avais souvent l’impression qu’on me donnait les primes à contrecœur. C’est lorsque je suis arrivé à la DTN, sous Jacques Anouma, que j’ai pu signer un contrat sous supervision de la CAF. Ma vie est une plus grande richesse que tout cela.

Est-ce que les liens sont encore solides avec vos poulains de l’épopée 1992 ?

J’ai gardé de très bons rapports avec eux tous. Je me garde maintenant de faire des révélations sur eux, parce qu’il y a trop de non-dits. Je garde ça pour moi.

Avez-vous déjà songé à écrire un livre sur ce pan de votre histoire ?

J’ai commencé à faire un film avec un ami cameraman à la FIF. Je ne le vois plus. Malheureusement, il a filmé des entretiens que je fais avec mon épouse qui nous a quittés. Mais je compte écrire un livre dans ces temps, si Dieu m’en donne la force.

Malgré votre retraite, est-ce que vous êtes sollicité pour des expertises ?

Je suis beaucoup sollicité, oui. J’ai mon ami Banou Makadji au Mali, qui m’a appelé pour l’aider à relever le niveau de son équipe. J’y suis allé, j’ai travaillé avec les joueurs, avec les coaches pendant 2 semaines. Quelque temps après, Banou m’appelle pour me dire que l’équipe est passée de la 15e à 5e place au classement, et que toute la presse parle de moi. C’est une fierté pour moi.

Outre les écrits, que comptez-vous léguer à la postérité ?

Je pense qu’il n’y pas mieux que de laisser des écrits à la postérité. Souvent je pense à mon ami Gbonké Tia Martin, le meilleur adjoint que j’ai eu. Il y a aussi Alla Toussaint et Seri Wawa à l’Africa. Ces mémoires vont certainement aider beaucoup de jeunes. En tant qu’instructeur Fifa, j’ai déjà des écrits sur ‘’comment observer un match’’ et la Fifa m’a demandé l’autorisation d’utiliser ce manuel pour les entraîneurs en apprentissage. Ça me fait vraiment plaisir de savoir que mon travail a plu, aussi bien à la CAF qu’à la Fifa.

Avez-vous des regrets sur ce que vous auriez voulu apporter à la nation ?

Oui, j’ai des regrets. Déjà pour la CAN2012 avec Zahui pour laquelle j’ai été appelé, il y a eu des malentendus. Lors de la finale, Zahui n’a pas voulu que j’entre dans les vestiaires avec les joueurs. De retour, après tout le boulot que j’ai abattu pour la défense, je n’ai pas été reconnu. J’en ai eu vraiment marre. Aujourd’hui je suis heureux, je fais mes consultations, tranquille dans mon coin. Il y a beaucoup de pays qui me sollicitent, notamment le Gabon, le Mali, la Guinée. Moi je suis là en tout cas.

Noah Djédjé

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